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26 septembre 2003 5 26 /09 /septembre /2003 21:35

 

Il est difficile de dire si le mouvement de mai-juin peut se trouver un prolongement dans les semaines ou les mois à venir et si c’est le cas, quelles formes pourrait -il revêtir ? La volonté affichée par une partie de ses acteurs pourrait le laisser penser, mais sera-t-elle suffisante ? Dans de nombreuses villes, les enseignants sont restés mobilisés durant l'été et des rendez-vous étaient fixés pour la rentrée. La lutte des intermittents, le succès du Larzac, ont écorné la torpeur estivale mais il en faudra plus pour entamer la détermination de l’État et du MEDEF. Reprendre une lutte là où on l'a laissée après une défaite, ce n'est pas facile. Alors, c'est peut être, avant tout, en essayant de comprendre ce qui a fait la particularité de cette lutte que l'on avancera dans l'élaboration d'un nouveau et indispensable rapport de force.

 

Ce texte, nous l'avons rédigé à partir du vécu que nous avons eu de cette lutte à Boulogne-sur-mer, nous ne prétendons donc pas faire en quelques lignes le tour de la question. Nous avons d'abord recherché ce qui nous semblait significatif de l'état de la lutte sociale aujourd'hui. Nous n'évoquerons donc pas les différentes réformes en question ni ce qu'elles vont impliquer pour la vie de millions de travailleurs.

 

Pour un rappel historique, le contexte, les enjeux, voir ce site (mondialisme.org)

 

 

Des enseignants qui se cherchent.

 

     La place occupée par les travailleurs de l'éducation nationale, en pointe dans le mouvement, appelle quelques commentaires. Déjà par le nombre de grévistes puisque 2 500 établissements du secondaire sont en grève reconductible après le 13 mai. Dans les écoles, on recense à cette date 88 départements où le nombre de grévistes dépasse les 30 %. Des chiffres qui fluctueront au fil des semaines mais qui témoignent à eux seuls du caractère massif et national de la mobilisation. Une mobilisation en prolongement des luttes menées ces dernières années dans des académies de la région parisienne et du sud... et donc qui ne vient pas de nulle part.

 

   Si le projet de décentralisation est apparu comme un des facteurs déclencheurs, les raisons de la colère enseignante sont plus profondes. Au refus des différentes mesures : suppression des aides éducateurs, privatisation rampante du service public d'éducation au travers du transfert des compétences de l’État aux régions -mesures qui concourent toutes à la définition d'un projet global de société, se conjugue la mise à mal du rôle et de l'image sociale même de l'enseignant. Par ailleurs, s'il y eut une évolution notable durant ce mouvement, ce fut celle de la perception que les enseignants ont traditionnellement d'eux même. Les conditions de la lutte, la grève reconductible votée en Assemblée Générale et ses modalités élaborées et assurées en s'affranchissant à maintes reprises de la tutelle syndicale, ont traduit autant une aspiration à la radicalité que pour nombre d'entre eux, la découverte de sa possibilité. En l'exprimant un peu brutalement, on peut convenir que les profs se sont enfin déniaisés sur le terrain de la lutte sociale, ce qu'ils reconnaissent volontiers en affirmant "être fier d'avoir porté ce mouvement".

 

     Il faut admettre que la position est de plus en plus intenable pour les travailleurs de la reproduction sociale. Le corps enseignant à bien des égards encore emprunt d'illusion "sociale-républicaine" se trouve confronté au quotidien aux conséquences de l'éclatement de son cadre de référence. Si le prof illustre encore la figure du travailleur "garanti et à statut", cette figure du salariat est à terme vouée à disparaître. Et sans pour autant la partager (l), depuis de nombreuses années, il côtoie la précarité sur son lieu d'activité. Qu'il exerce dans des quartiers frappés de plein fouet par la misère sociale où il se retrouve à assurer une pure fonction d'encadrement, ou entouré de jeunes ou moins jeunes en contrats bidons : CES, Emplois-jeunes.... il s'est rendu à l'évidence : l'école n'est pas restée cet espace en dehors du jeu économique, ce qu'elle n'a par ailleurs jamais été.

 

     A un niveau plus large, la pression constante des patrons sur le monde de l'enseignement (2), l'injection à hautes doses de précarité dans le secteur et la privatisation à terme des différents services publics comptent comme autant de facteurs propres à aiguiser les consciences. Ce qui dans les faits ne fait pas forcément le compte et laissait malgré tout peu d'espoir de voir éclore une réelle dynamique tant le réflexe catégoriel contamine la profession. Pour ne citer qu'un exemple, l'introduction dans le premier degré d'une distinction entre instituteurs et "professeurs des écoles" illustre ces clivages internes et les avantages qu'en retire l'administration. Rappelons si nécessaire que, le monde de l'école est parfaitement étranger à l'image monolithique qu'on lui renvoie. Il est bâti de niches qui s'ignorent mutuellement, et ce de la maternelle à l'université, en passant par les lycées professionnels. Rappelons au passage que ce sont surtout les personnels enseignants qui sont entrés en grève. La faible participation, en nombre, des TOS (techniciens, ouvriers de service) par exemple, tient à bien autre chose qu'à "leur niveau de salaire bien inférieur à ceux des profs qui rendait difficile leur engagement dans plusieurs semaines de grèves" (3). Les TOS ne se sont pas davantage investis parce qu'ils ne partageaient pas, dans l'espace des débats, les codes qui demeuraient ceux des profs, bien qu'en lutte. De la même façon, la grève n'a nullement effacé les barrières qui séparent enseignants du premier et du second degré. Que dire également sur un plan local de l'absence des travailleurs en contrat “Emplois jeunes”... On peut simplement répondre que la solidarité manifestée à l'égard des travailleurs les plus précaires de l'éducation nationale est souvent le fait des enseignants les plus politisés et qu’elle s’exprime en dehors des logiques syndicales institutionnelles.

 

     Certes, les réformes entamées par le gouvernement Rafarin ont déclenché une opposition massive du corps enseignant mais celui-ci n'a que partiellement dépassé ses propres freins durant le mouvement. Le temps de la grève n'a pas servi à élaborer une approche critique de l'institution. Le refus de bloquer les examens en fut la démonstration et les grévistes ont inscrit leur lutte dans une logique défensive.

 

     Localement c'est sur le dossier des retraites que les avancées ont été les plus notables, notamment dans la recherche d'ouvertures sur l'interprofessionnel. Le rapprochement opéré entre travailleurs de différents secteurs publics et dans une certaine mesure du privé, a permis l'organisation d'actions fortes. Et c'est bien en sortant du cadre éducatif que les enseignants ont ébauché dans les faits une critique politique fragmentaire. Notamment à deux reprises, d'abord en bloquant le départ de quelques deux cents camions chargés de poissons sur la zone portuaire de Capécure, puis en interdisant l'approvisionnement d'un hypermarché sur la journée. Pour limitée qu'elles soient dans leurs effets, ces initiatives ouvraient des perspectives, surtout elles déplaçaient la lutte sur le terrain de la production et de la distribution. Naturellement il s'agissait par d'autres moyens de chercher "à se faire entendre" du gouvernement. Sans parvenir à dépasser le discours "citoyenniste" propre au milieu, car c'est en direction de l’État que convergeaient ces initiatives, la jonction sur le terrain avec les travailleurs de la production a contribué l'espace de quelques semaines à repenser et recomposer une dynamique de classe.

 

     Attendons les mobilisations à venir pour savoir si l'essai porte ses fruits. Dans certaines régions les convergences ont donné lieu à la création de collectifs regroupant intermittents, profs, sans papiers ainsi que des travailleurs des boîtes en liquidation. A Boulogne-sur-mer, dans les semaines à venir, va se poser la question de l'avenir des ouvriers de la Comilog et d'autres entreprises. Souhaitons donc que s'approfondissent ces débuts de recherche commune, dans l'action et la réflexion.

 

Avant toute chose

 

     Ce qui vient immédiatement à l'esprit c'est la question de la grève générale et la responsabilité des syndicats dans son supposé sabordage. Poser le problème en ces termes est pour le moins surprenant puisqu'il revient, dans les faits, à reporter sur les bureaux confédéraux les conditions de son déclenchement. Bureaux desquels on expliqua que la grève générale ne se décrète pas mais qu'elle se construit et pour cause puisque tous ces mêmes dirigeants n'en voulaient pas. Quel était donc le sens de ces appels du pied quand on sait qu'historiquement les mouvements sociaux se sont toujours construits contre la volonté de ces bureaucraties ?

Si le rapport de force avait été propice au débordement la question ne se serait pas posée. Les espoirs mis dans la CGT et sa capacité d'entraînement dans les secteurs les plus combatifs paraissaient donc infondés, si ce n'était alors de s'en remettre aux sections les moins alignées, forcément minoritaires (4), ce qui appelle d'autres questionnements. Reconnaissons que dans de nombreuses régions, l'investissement de militants de base fut déterminant dans l'élargissement de la grève. Toutefois, le rapprochement d'avec la CFDT et les politesses adressées au P.S, l'absence de perspective politique à gauche et le refus de se positionner contre le plan Fillon suffisaient à comprendre qu'il n'était pas question un instant pour Thibault, de se lancer dans la bagarre.

 

     Du côté de la FSU, dès le départ, l'affaire était entendue puisque que c'était auprès de l'opinion que devait se livrer la bataille. Il est donc inutile de ré-ouvrir une fois encore le débat sur la responsabilité des directions syndicales dans l’échec de cette lutte. Localement, des camarades de la CFDT estampillés "Canal Historique" furent de toutes les actions faisant la démonstration, s'il en est encore besoin, que c'est à la base, sur le terrain et avec les travailleurs en lutte qu'il faut se retrouver pour commencer à poser les jalons.

 

 

Autonomie et démocratie jusqu'où et comment ?

 

     La mobilisation ne s'est pas vécue aux mêmes rythmes selon les régions mais la question de sa structuration s'est posée peu ou prou de manière assez semblable. Ainsi des tendances à l'auto-organisation se sont exprimées en premier lieu dans les assemblées générales à l'échelle des établissements ou des localités/ bassins. Il en est allé autrement des tentatives d'organisation départementale ou régionale qui sont la plupart du temps restées lettre morte. Il est assez difficile par ailleurs de lever l'ambiguïté sur l'expression d'une exigence démocratique dont les non-syndiqués seront les principaux vecteurs, mais qui ne se concrétisera que rarement ou sur la fin par un regroupement ou un positionnement autonome. Ainsi la coordination nationale ne fut que très peu le lieu de convergence d'expériences démocratiques et locales mais comme bien souvent un enjeu de pouvoir et une caricature décalée de la centralité parisienne. Les syndicats ont bien compris qu'elle ne représentait pas un concurrent sérieux, du moins pas en mesure d'égratigner leur légitimité pour d'hypothétiques négociations. Et c'est là, en partie, la limite de ce mouvement. Il a naturellement traduit la méfiance voire le rejet de pratiques bureaucratiques, tout en continuant dans les premiers temps à espérer des centrales la généralisation de la grève. Si la prise de distance fut une réalité, dans sa nature il est resté pétri de "syndicalisme". Bien que contestés et mis à distance les appareils n'en restaient pas moins sur le terrain qui est le leur. Il est difficile d'affirmer que cela était dépassable dans la mesure ou les luttes de la période ne sortent que rarement de cette logique. Ce sont la critique et la pression qui ont prévalu à l'égard des syndicats et non pas le débordement. Une structuration autonome exige localement l’émergence dans le cours de la lutte de regroupements en capacité d'impulser des dynamiques, ce qui globalement n'était pas le cas. Que les non syndiqués aient joué un rôle déterminant dans la recherche d'une autre manière de vivre et gagner la lutte ne les mettait pas spontanément en capacité de le réaliser. Dans l'éducation, les luttes antérieures aux modes d'organisation différents sont restées localisées et en l'absence d'une tradition de lutte dures ces expériences n'ont pas laissé de trace dans la mémoire collective.

 

     Bien que les A.G furent ouvertes, des travailleurs du public et du privé y intervenaient régulièrement, la jonction avec les autres secteurs s'est effectuée essentiellement dans le cadre intersyndical. Dans le meilleur des cas, disons que les non syndiqués ont profité des brèches que purent ouvrir certains militants de syndicats minoritaires SUD/CNT (5). Qu'à certains endroits, des non syndiqués porteurs d'une expérience des luttes et conscients du jeu des bureaucraties aient pu se regrouper et agir, cela aussi fut important, mais au bilan, ça ne pesait que de peu dans le rapport de force. A l'exaspération et la détermination réelle des non syndiqués, une traduction politique pratique faisait défaut. Lorsque les grévistes dénoncent les entraves et les magouilles de tel ou tel représentant de centrale -comme dans tout mouvement les phénomènes de personnalisation jouent à plein- ils n'en demeurent pas moins accroché à une unité syndicale de façade. Il y a une trouille réelle à sortir du cadre et d'une certaine manière cela s'explique. L'auto-organisation ça se pense et ça se construit au cœur et au cours de la lutte, progressivement, ça ne s'improvise pas obligatoirement. Quand les syndicats n'offrent plus de garantie pour la bagarre, le vide ressenti paralyse plus qu'il ne libère. Il arrive aussi que le lien entre les acteurs eux même soit long à tisser. C'est dans ces moments que l'on mesure le degré avancé d'isolement qui ronge au quotidien la grande masse d’entre nous. A fortiori pour des travailleurs qui ne se pratiquent pas au quotidien. Pour la plupart des profs, la référence est celle des collègues de l'établissement où ils travaillent et ces fameux collègues n'étaient pas tous grévistes, du moins pas toujours ensemble. Créer une communauté de lutte exige un minimum de temps pour que les contacts s'établissent et commencent à porter leurs fruits, un handicap supplémentaire alors que le tous avaient conscience qu'il fallait rapidement élargir la lutte et la radicaliser.

 

 

Quelle unité, quels contenus

 

     Ce mouvement offre-t-il des signes de recomposition de classes ? Les catégories en mouvement en mai et juin sont-elles porteuses de perspectives mêmes partielles de dynamiques solidaires ? Quel sens donner à l'unité réclamée au travers de l'appel à la grève générale ? L'unité pourquoi faire, pour bloquer les réformes et trouver une voie à la vulgate “étatiste" de groupes comme Attac ? Et la question du travail dans tout cela... Autant d'interrogations restée en suspend à la fin de l'été mais qui se reposeront à n'en pas douter dans les mois a venir.

D’abord, les contours de l'unité et les termes d'une recomposition de classe ne sont pas si faciles à délimiter. Affirmer comme le font les camarades de la revue Temps Critiques que : “ ce qui a donné au mouvement de 95 comme à celui que nous venons de vivre sa dimension unitaire, c'est que dans les deux cas il part des travailleurs de la reproduction (reproduction du capital au sens productif pour ce qui est des secteurs des transports et des communications ; reproduction des rapports sociaux pour les enseignants, le secteur de la santé, les travailleurs sociaux,etc) est en partie vrai (6). Ceci dit, et sans pour autant réduire le mouvement de 2003 à celui de catégories intermédiaires, il fut d’abord et dans une certaine mesure l'expression d'une fraction de l'encadrement capitaliste.

 

     Pour l'encadrement d’État, dont les profs sont une composante importante, la défense du "service public d'éducation" en particulier, et des "services publics" en générale, est avant tout celle des conditions de sa reproduction en tant que classe (7). Conditions de reproduction aujourd'hui remises en question par les évolutions d'un capitalisme mondialisé. Cette rupture d'alliance réactive depuis quelques temps son vieux fond de commerce politique par l'entremise d' associations et de publications qu'elle anime (8). En cela, rien de plus naturel puisque ce projet a été abandonné par l'appareil politique admis à sa réalisation : P.S, PC dont on remarqua le silence durant tout le mouvement. Mais pour ce qui nous intéresse, il faut comprendre que les multiples appels à "la société civile" pour préserver son projet politique d'étatisation du capitalisme, subordonnent dans les faits toute unité à une "démocratisation de l’État" dont, elle seule, en tant que classe tire intérêt. Difficile alors de parler de convergences avec les travailleurs de la production dont les intérêts demeurent parfaitement étrangers à ce " fétichisme d’État". On objectera que les travailleurs du privé ont vu dans les mouvements de 95 ou de 2003 une riposte aux ravages du libéralisme sur cette question, se remémorer la fameuse formule de "la grève par procuration". Nous sommes bien d'accord là dessus, mais on ne pourra faire plus longtemps l'économie de la question du travail, de sa centralité réelle ou supposée, si comme on l'a entendu clamé au travers des appels à la grève générale, l'unité de l'ensemble des travailleurs reste une exigence dans la constitution d'un vrai rapport de force.

 

     A terme, cette frange du salariat s'est engagée dans une course de vitesse dont l'issue risque de lui être fatale si elle n'ouvre pas le champ de la critique au delà de la défense de ses intérêts propres. Il n'est qu'à voir ce qui est advenu du vieux mouvement ouvrier, dont les bastions sont tombés les uns après les autres, et souvent à la suite de luttes autrement plus radicales que celle que nous venons de livrer. Il n'y a d'ailleurs plus grand monde pour espérer d'un hypothétique new-deal que “la gauche de la gauche” appelle de ses vœux. Qui en serait seulement l'artisan ?

 

 

Boulogne-sur-mer le 26/09/03

 

 

Notes

(1) Rappelons au passage que la précarité touche également les profs. Nombreuses furent les luttes de "maitres auxiliaires" pour obtenir leur titularisation, le plus souvent contre la volonté des appareils syndicaux agrippés à la "sainte sanction du concours".

(2)Lire à ce sujet les essais de Nico Hirtt : "L'école sacrifiée" et "Tableau noir" aux éditions EPO. Consulter également le site de l'APED : ~vww.ecoledemocratique.org

(3) Extrait d'un entretien avec Daniel Aiache, enseignant gréviste. Texte diffusé par la revue "Oiseau tempête ". Fin juin, durant une AG à Boulogne/mer, quelques camarades essuyèrent les protestations d'enseignants à qui ils venaient de rappeler l'attitude qui est le plus souvent la leur à l'égard des personnels ouvriers des établissements scolaires.

(4) Lire "Montpar rend les a=es" sur la sortie de grève des cheminots de Montparnasse.

(5) La CNT diffuse un texte "Assemblée Générale mode d'emploi" on peut se le procurer en écrivant à la CNT UL/Lille 1 rue Broca 59 000 Lille.

(6) Temps Critiques : Qualifier la grève pour catalyser les luttes. l'juillet 2003.

(7) "La place occupée par l'encadrement capitaliste dans la division sociale du travail, autrement dit sa spécialisation dans le travail de domination, explique par ailleurs le rôle tout particulier que joue l'appareil scolaire dans le processus de sa reproduction en tant que classe..." Entre bourgeoisie et prolétariat: l'encadrement capitaliste. A.Birh. ed L'harmattan. 1989.

(8) Il n'y a qu'à constater la sur-représentation de cadres du public : chercheurs, profs... dans une association comme Attac.

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2 septembre 2003 2 02 /09 /septembre /2003 22:13

 

    Le 6 mai, première action au départ d'une course cycliste régionale. Le 13 mai, première assemblée générale après un tour de ville qui comptera 4 000 personnes. L'encadrement syndical y est assuré par le SNES et le SNUIPP. A noter pour la première fois, l'apparition d'un représentant SUD aux côtés de figures locales installées pour certaines depuis deux décennies. A cette date, ce sont près de trois cents personnes qui se retrouvent au sein de l'A.G. Composée essentiellement de travailleurs de l'enseignement, elle s'ouvrira progressivement à d'autres secteurs sans réellement parvenir à prendre une dimension interprofessionnelle.

 

L'A.G du boulonnais au fil des semaines

 

    Dans un premier temps, les échanges qui animent l'A.G sont de deux ordres : l'état de la mobilisation dans les établissements et l'organisation d'actions menées le plus souvent en direction des médias censées répondre, d'après les partisans du "dialogue social", à la nécessité de "gagner la bataille de l'opinion". On peut estimer à cette période qu'entre 20 et 30 % d'enseignants, profs et instits confondus, reconduisent quotidiennement la grève. La popularisation du mouvement au sein des équipes pédagogiques donne lieu à une comptabilité journalière qui aura pour conséquence de remettre systématiquement à plus tard les débats de fond. Très tôt, les non-syndiqués ont reconnu l’A.G comme le seul espace de prise de décision. Les organisations syndicales accompagnent alors le mouvement plus qu'ils ne parviennent à le contrôler. Pourtant, le souci existe de maintenir une unité tout en se livrant à une concurrence entre partisans de l'ouverture de "réelles négociations" et ceux qui réclament le retrait pur et simple des plans gouvernementaux.

 

    Progressivement, la participation de travailleurs des Télécom, de la D.D.E, de cheminots relativement déterminés vient redonner du souffle aux discussions que les enseignants plombent par d'interminables palabres sur la nécessité ou non de bloquer les examens. Nombreux furent également les questionnements pour caractériser la grève à un moment où l'on attend l'entrée des cheminots dans le mouvement . Cette grève doit-elle être : "reconductible", "illimitée"...? Les syndicats argumentent sur l’inopportunité de la déclarer générale, le débat n'aura pas lieu. Une communauté de lutte se dessine progressivement au gré des actions menées. La nécessité de donner du contenu aux revendications fait la part belle aux positions d' associations comme ATTAC sur la taxation, à celles de Bourdieu contre la "barbarie néolibérale". La tonalité des échanges reflète assez bien l'esprit "citoyenniste'' qui désigne cette gauche opposée à la "mondialisation libérale". Il est souvent question de lutter contre la marchandisation des services publics, de dénoncer l'AGCS (Accord général sur le commerce des services) et l'O.M.C. Cette limite semble difficilement dépassable, nous y reviendrons plus largement par la suite. La question de la précarité trouvera un prolongement dans l'intervention d'une délégation de l'A.G à l'A.N.P.E et dans une boite de formation le GRETA. Une volonté d'élargissement qui resta dans une certaine mesure le fait de quelques personnes. Des contacts s'établiront avec l'A.G de Calais, de même qu’un site web rendra compte au jour le jour de l'état de la mobilisation (1). Au fil des semaines, apparaît avec plus d'acuité la nécessité d'un fonctionnement interprofessionnel ainsi que le choix de cibler les actions, de sortir de la logique des manifs traine-savates du mardi en centre ville, qui, si elles permettent effectivement de se compter, n'entament pas la détermination de l’État. Progressivement le débat se déplace de la "bataille de l'opinion" qui pour une partie des gens en lutte n'a bientôt plus de fondement, à la nécessité d'établir un réel rapport de force sur le terrain. C'est la traduction d'une prise de conscience. "Frapper là où il y a du fric c'est prendre la réelle mesure de l'offensive lancée par le MEDEF par État interposé.

 

    Une évolution qui intervient tardivement dans la mobilisation mais qui laissera à n'en pas douter des traces dans les consciences et espérons le portera ses fruits lors des prochaines mobilisations. Dans l’attente de la rentrée, l’A.G se transforme début juillet en "collectif de vigilance" et poursuit son activité durant l'été.

 

Sur le terrain.

 

    Réunions dans les établissements avec les parents d'élèves afin d'expliquer le mouvement et le projet de décentralisation. Blocage d'école à l'initiative de parents dans les quartiers populaires. Théâtre de rue, opération sur l' A16 avec levée des barrières aux péages, diffusion de tracts dans les centres commerciaux, intervention à un meeting de Douste Blazy au Touquet, il quittera rapidement la salle sous les quolibets. Intervention devant un lycée contre les réquisitions de personnel, tournée de l'ensemble des bahuts et de la fac. Tenue de permanences animées par des enseignants et des parents chaque soir pour informer le plus largement et désamorcer la nervosité de certains d’entre eux face aux problèmes de garde. Barrages filtrants et distribution de tracts dans le centre ville, sur la zone industrielle de la Liane, à St Martin... Piquenique sur le rond point du" dernier sous"...

 

     La manifestation du 19 mai réunira 7000 personnes, ce qui est exceptionnel. Elle traversera les quais du port où sont localisées l'ensemble des usines de transformation de poissons. Participation à cette occasion de 400 ouvriers de la Continentale de Nutrition. Le lendemain, l'ensemble du personnel de cette boite recevra un rappel à l'ordre sous forme de courrier. Le 22 mai, 4000 personnes, bonne mobilisation des lycéens, et organisation de départs groupés pour rejoindre la manifestation régionale de Lille. Le 3 juin, à partir de 5 heures du matin, des enseignants rejoindront les grévistes de la SERNAM (société de transport), heure à laquelle ceux-ci installent leurs piquets. Danse et musique sur les quais de la gare et "pti déj" avec les cheminots. Vers 7 heures du matin, un patron routier force le piquet avec son véhicule. A partir de 10 h, manif en ville. L'après-midi, le cortège sillonne les rues de la ville et rejoint une nouvelle fois les cheminots. Petite visite dans les locaux qui abritent le MEDEF, nous trouvons porte close...

 

Capécure : la pression commence à monter...

 

    Neuf heures trente, manifestation en centre ville : 2 500 personnes selon la Voix du Nord. Peut être plus. Alors que la manif devait rejoindre le quartier de la marée et qu'un militant de la CFDT Marée réclame du renfort au rond point de la Glacière, la tête du cortège CGT part en divaguant dans le centre ville. Nous ne sommes qu'une poignée à venir renforcer les barrages. La détermination des ouvriers de marée est forte. La fumée des pneus indique que les barrages tiennent toujours. Premier incident, un patron de marée connu localement pour sa politique sociale musclée tente de forcer un barrage à bord de sa mercedes. Il en sera pour ses frais...

 

cap-cure -1- NEW

     Une rumeur court Capécure, les camions vont forcer le blocus à 12 heures, à 13 heures à 14 heures... Ce qui est sûr c'est que la grève n'est pas générale et qu'on travaille dans les magasins de marée. Vers 13 heures, première intervention peu convaincante des flics locaux en tenue anti-émeute. Le commissaire lance les sommations au rond point de la Glacière. Quelques occupants se positionnent sur une butte surplombant la position des flics. Petit à petit des renforts arrivent. Nous étions vingt à 11 heures nous sommes maintenant une cinquantaine. Les flics avancent, repoussent les manifestants avec leurs boucliers au delà de la barricade. Il n'y a pas d'échange de coups. Les pompiers interviennent pour éteindre le brasier.

 

cap-cure -2

 

    L'intersyndicale avait mis au programme de la journée du 10 juin le blocage de Capécure où, de 5 heures du matin à 15 heures, les camions font la navette pour alimenter en produits de la mer le marché de Rungis. Il s'agit enfin de frapper là où ça fait mal: au porte-monnaie. Les Dockers sont les premiers à mettre les barrages en place vers minuit. A 6 heures du matin quelques enseignants arrivent à leur tour. Sont également présents des cheminots, des ouvriers de marée (dont une partie de non grévistes : ils occupent avant ou après leurs postes). Les cinq accès au port sont bloqués. Les camions peuvent entrer mais toute sortie leur est impossible. Dans le face à face qui suit le démantèlement de la barricade, les camions se préparent à partir. Des ouvrières de marée posent des planches à clous sous les roues. Les chauffeurs ont compris le message et n'insistent pas. Les hommes interpellent les flics qu'ils connaissent et à plusieurs reprises, se mélangent à eux, obligeant le commissaire à faire reculer son groupe. Une nouvelle barricade est immédiatement enflammée. Les camions ne circulent toujours pas. Quelques chauffeurs participent au blocage en immobilisant leurs bahuts sous le viaduc J. Jaures. A 15 heures le commissaire annonce la venue d'une compagnie de CRS de Calais. Ils sont signalés devant la poste par le groupe qui tient le barrage près de la douane. A 15 heures 30, ils prennent position. Un groupe est chargé de nettoyer la colline en surplomb. Incertitude chez les 200 grévistes à présent regroupés. Un rendez vous est donné en cas de dispersion au rond point du parc Mont-plaisir. Des dockers, cheminots, ouvriers de marée tentent de résister à la charge. Quelques caillasses volent. La lacrymo couvre la fumée des pneus. Une personne est frappée au sol, une autre reçoit un tir. Les CRS insultent copieusement les grévistes. La dispersion se fait au travers des camions arrêtés. Les camions sont de nouveau bloqués par les manifestants qui ont rejoint le nouveau rond point. La motivation est au rendez-vous. Les CRS arrivent de nouveau suivis de prés du maire de la ville. La négociation est difficile d'autant que le temps joue en notre faveur: les camions ne peuvent toujours pas circuler. Finalement, le maire obtient un barrage filtrant contre le retrait des CRS. Il tente de négocier les délais de passage, les manifestants restent fermes. Le soir à 22 heures, cheminots, dockers et ouvriers de marée réinstallent deux barrages. De nouveau les pneus et les palettes brûlent. A 4 heures du matin fin de la partie.

 

cap-cure -3-cap-cure -4-  

 

NB : Toutes les photographies sont celles du blocage de Capécure, le 10 juin 2003. Elles ont été prises par la presse, présentes lors des échauffourrées avec les CRS. Les bloqueurs étaient déterminés, la police aussi. Malgré les coups, les barrages ont tenu !

 

 

Et de plus belle à l’hyper-marché Auchan.

 

    Le jour du bac philo, deux actions sont menées simultanément. Une qui s'adresse une fois encore symboliquement aux médias et aux lycéens. Des enseignants déploient le matin une banderole devant l'entrée du lycée Branly. L'action menée sur l'hyper-Auchan répond à une tout autre logique. A la suite d'une action péage gratuit sur l' A 16, il est décidé en A.G de frapper le secteur de la grande distribution. L'initiative suscite la controverse voire la réticence chez certains, les mêmes qui s'empressent par ailleurs de scander que le "monde n'est pas une marchandise"...

 

     Peu importe, à trois heure du matin, une cinquantaine de personnes bloque l'accès aux quais de déchargement de l'hypermarché Auchan. Sont réunis une nouvelle fois autour du barrage de pneus et palette enflammés : des enseignants, des ATOS (Agent Technicien et Ouvrier de Services) , des dockers, des travailleurs de la Continentale (usine de transformation du poisson), des cheminots... Ce sont 24 camions qui ne parviendront pas à livrer leur chargement. Jusqu’à 16 heures, l’ambiance est chaleureuse, on discute, on fait le point. On réalise qu’en osant, on crée un rapport de force, loin des médias mais au plus prés des intérêts du système . Un peu de convivialité à opposer à la logique mortifère de la marchandise, c'est peu mais ça permet d'entrevoir des perspectives.

 

blocage-auchan03Photo du blocage (source : presse)

 

    Durant la journée, les communaux de St-Martin organisent des barrages filtrants à proximité. Dans l'après-midi, deux cortèges de voitures au départ de Calais et Boulogne se rejoignent et coupent les moteurs au milieu de l' A16. Le lendemain des enseignants partagent un barbecue avec les parents de l'école Louis Blanc. Le mardi suivant, dernière grande manifestation à l'issue de laquelle on brûle l’effigie de Raffarin et Seillières devant la sous préfecture.

 

Depuis...

 

    Le 27 Juin, rassemblement à la fac pour attendre et chahuter l'arrivée d'un ministre qui ne viendra pas. Participation à cette occasion de profs de Dunkerque et Calais. Quelques participants s'invitent au buffet dressé pour l'occasion. Le 30 Juin, entre 150 et 200 personnes organisent une fête bien méritée : la lutte oui mais la fête aussi ! Rassemblement le 1 juillet, une soixantaine de personnes se réunit devant la Sous-Préfecture afin de montrer qu'en dépit des vacances les profs restent mobilisés. Il est décidé de maintenir une AG hebdomadaire tous les mardis durant l'été en vue d'une reprise du mouvement à la rentrée. Le 8 Juillet : rédaction d'une motion en soutien aux camarades cheminots frappés par la répression : demande d'explication écrite de la part de la direction, mesures de mise à pied... Le 13 Juillet : Intervention symbolique lors des fêtes de la mer à Boulogne. Les profs portent les lettres " Liberté Égalité Solidarité " et distribuent un tract en soutien aux intermittents. A cette occasion lecture est faite par un intermittent d'un texte de Victor Hugo sur le budget de la culture en 1848.

 

     Le 14 Juillet, manifestation en ville le matin, les profs s'invitent au pot de la mairie. Rassemblement toujours avec les fameuses lettres lors du feu d'artifice sur la plage. Les AG du 15 et 22 sont consacrées à un travail de documentation sur la sécurité sociale. Rédaction d'un tract pour célébrer l'abolition des privilèges le 4 août. Le texte est diffusé sur Boulogne et Calais.

 

     Élaboration toujours en cours d'un document d'information et d'analyse sur la "réforme de la sécu" en prévision d'une mobilisation prochaine. Suivi de la répression qui frappe les cheminots, le samedi 20 septembre action en gare de Boulogne sur mer, des enseignants, des chômeurs sont présents. Au même moment des camarades de Calais et Boulogne-sur-mer se rendent aux côtés des travailleurs de la Comilog qui attendent Delevoy en "visite" à wimille, à cette occasion l'invitation est lancée aux travailleurs de la Comilog (usine sidérurgique) pour l'AG du mardi 23 septembre.

Nous dresserons un état de la mobilisation des semaines qui viennent dans le prochain numéro du journal.

 

 

Boulogne-sur-mer. Septembre 2003.

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14 mai 2003 3 14 /05 /mai /2003 16:15

 

      frontiere tunnel 

 

    Dans le dernier numéro de Vacarme, on rappelait les conditions de la fermeture du centre de Sangatte. De retour dans le Calaisis, on s’est rappelé la phrase de Hugo : « Ce gouvernement, je le caractérise d’un mot : la police partout, la justice nulle part ».24 janvier 2003 : le camp de Sangatte est désormais fermé, le hangar détruit. Visite à Calais pour une conférence-débat organisée par la Mouette enragée, « Journal anticapitaliste et libertaire du littoral ». Deux manifestations sont prévues ce samedi : l’une, de longue date, par la Mouette, devant le Centre de rétention de Coquelles, dont une extension est prévue ; l’autre dans les rues de la sous-préfecture, sur des thèmes humanitaires, et surtout pour ne pas se commettre avec « les anars » - l’« humanitaire », cette « main gauche » dont parle Michel Agier [1], tandis que la main droite agite menaces et matraques, et pourchasse ici les « Kosovars » [2]. Il est vrai qu’il fait un temps à ne pas coucher dehors et que les réfugiés n’ont officiellement plus où aller. On pressent une complémentarité des rôles, et l’on devine que le gouvernement n’a pas choisi ses dates au hasard.

 


      Dans la gare de Calais-ville ce matin-là, un maître-chien (maître de quoi ?) et, dehors, un combi de CRS, moteur allumé. Les CRS sont très nombreux dans la région, et sont logés dans des VVF aux alentours, à tel point qu’un de mes hôtes se demande s’il en restera assez à Paris pour le redouté match OM-PSG le même soir. Promenade dans le centre : les flics patrouillent en tous sens, continuellement, silencieusement mais avec ostentation : c’est une présence. On sent bien qu’on est dans le registre des symboles et de la dissuasion : les étrangers n’ont plus leur place à Calais, qu’ils se le disent [3]. On pense alors à toutes les rumeurs qui ont circulé, sans doute hélas plus souvent fondées qu’inventées : la traque des réfugiés, de nuit à la lampe torche, les coups de bâton, les valises de vêtements répandues sous la pluie, les insultes racistes, et à tout instant cette injonction : « Circulez ! »

 

     On pense ensuite au système des chemineaux anglais que George Orwell avait décrit, pour l’avoir subi lui-même dans les années 1930 : toujours maintenir les misérables en position verticale, ne jamais les laisser s’asseoir ou se coucher ni dans un bosquet, ni sur un banc. Les asiles de nuit, assez éloignés l’un de l’autre pour empêcher le repos et la fixation de quiconque, étaient les éléments clés du dispositif : le chemineau devait rester sur la brèche [4].


     Et voici que, disent à Calais des sources trop diverses pour qu’aucune ne soit crédible, notre police s’empare de réfugiés errants et les lâche dans la nature, loin. Et voilà, dit-on aussi, que des « humanitaires », qui au nom de l’urgence n’auraient pas le temps de penser, ont précipité des réfugiés dans des cars préfectoraux, direction... le Centre de rétention (lequel, sauf expulsion, est l’antichambre de l’errance : le cycle peut recommencer, interdit le stationnement).


     L’après-midi du samedi, présence policière toujours, mais insolite : sous un ciel de traîne devenu engageant, une petite centaine d’humanitaires du C’SUR défile, précédée et suivie de quatre autos et six motos de la police. Le Collectif de soutien d’urgence aux réfugiés (C’SUR) regroupe diverses associations, notamment dans la mouvance caritative, chrétienne, gauche-plurielle et des droits de l’homme. Ce week-end là, un de ses responsables dit à la presse (ou laisse la presse dire) qu’il n’a rien contre les centres de rétention. C’est assez d’une journée pour comprendre que, si l’humanitaire y sert de lien commun, l’unité politique au sein du C’SUR est loin d’exister. Le soir, viendra la réunion « ennemie », comme trop souvent entre convaincus. En tant qu’intervenant, j’ai beaucoup regretté l’absence de débat contradictoire, car la situation politique de Sangatte était un cas unique en France, et personne n’était armé pour y faire face. Par delà les urgences humanitaires d’un côté, et l’affirmation de principes de l’autre, un bilan théorique s’impose.


     Dimanche matin : fort vent de suroît, pluie glacée qui se réinstalle jusqu’à midi, obstinée et croissante. Un de mes hôtes m’offre le privilège d’une balade en auto. Dans la ville, on passe devant l’Algeco où le C’SUR distribue des repas : quelques réfugiés attendent déjà, un car de police passe sans s’arrêter. De Calais vers le sud, au cap Gris-Nez, la côte est superbe. Alignements de pavillons bourgeois, de cabanons sur la dune. Sangatte (la villégiature balnéaire, pas le camp, qui est éloigné de la mer). Un campement réquisitionné par les CRS, avec des camions qui rayonnent autour d’un rond comme les fourmis autour de la goutte de sirop. Sur la route, camionnette de gendarmes, qu’on croisera deux fois, sans compter les longues minutes perdues à ne pas pouvoir la dépasser. Le paysage est si beau qu’on imagine mal, en contraste, ces cohortes quotidiennes rejoignant les lieux de départ vers l’Angleterre, nez au vent.


     Retour plus à l’est : passage devant le camp de Sangatte. C’est l’occasion pour moi de découvrir ce qu’on fait de mieux aujourd’hui en matière de grillages. Du tramé vertical, proportions 2/8 (je suppose), il doit y avoir une raison : les réfugiés ne sont pas des moutons. En tout cas, c’est du solide, mais pour un camp qui se voulait libre d’accès et de sortie, cette débauche de clôtures est pour moi une énigme.

 

     À mesure qu’on s’approche de Calais par le sud-ouest, le maillage autoroutier et ferroviaire s’impose, dans lequel le piéton s’anéantit. Sous une pluie qui redouble, on laisse la voiture sur un terre-plein, près du pont d’où l’on aura une perspective sur l’entrée du fameux tunnel. Un univers de barrières, fossés, caméras vidéo et barbelés en chevaux de frise - on a fait des progrès : les vulgaires tortillons acérés ont fait place à des lames de rasoir. Pour concevoir cette entrée du tunnel, les autorités françaises ont-elles fait appel à des coopérants techniques recyclés d’Allemagne de l’Est ou de la frontière américano-mexicaine ? Le temps de contempler ce spectacle, sous une pluie battante, nous avions confirmation que le système vidéo fonctionnait : devant la voiture, nous attendait un combi de CRS, doublé d’une jeep de l’armée. Contrôle long et courtois, avec ce message sous-jacent : « N’oubliez pas que nous sommes là. De fait, partout sur la route et dans les rues, on ne saurait oublier la présence policière.

 

     Voici ensuite le Centre de rétention de Coquelles, qui va être doublé (au moins), intelligemment conçu pour que rien ne soit directement en prise sur l’extérieur ni en vue, auquel font pendant un centre commercial où, jour et nuit, les Anglais viennent puiser alcool et cigarettes à meilleures taxes, et un complexe informatique qui entend bien mettre un jour à contribution une main-d’œuvre venue de l’étranger. À Calais même, à tout coin de rue, le commerçant attend le chaland d’outre-Manche. Et tandis que patrouillent les CRS, les affichettes des buralistes annoncent en anglais qu’« ici l’on vend du tabac en grande quantité. Dans cette stratégie commerciale, Calais aurait préféré que les réfugiés soient invisibles. Mais paradoxalement, les maladresses de l’État aidant, cela s’est traduit par une hyper-visibilité, et à l’échelle nationale par la soudaine renommée du cas Sangatte, et sur place par cette sorte de patrouillage incessant d’hommes en armes, qui ne peut qu’incommoder tout esprit démocratique.

 

     Retour à Paris, par la gare de Calais-Frethun. Cars plus nombreux de CRS à l’entrée, contrôle des billets comme à l’aéroport. Sur le quai vers Paris, sis entre fossés et grillages, surviennent trois gendarmes, qui se postent au milieu et aux extrémités. Conjecture : « Ça a certainement à voir, mais quoi ? On ne va quand même pas empêcher des réfugiés de quitter le Calaisis pour Paris. Réponse peu après avec le train qui arrive de Paris pour l’Angleterre, pourtant bien isolé du nôtre par le même omniprésent procédé (c’est le premier grillage que j’aie jamais vu en France entre deux quais d’une même gare) : nos trois pandores ont pour rôle de vérifier que personne ne descendra à contre-voie. De retour à Paris, une heure plus tard, je découvre que l’accès au train de Londres n’est possible qu’après un contrôle de vigiles, en bout de quai.

 

      Le spectacle de toute cette mise en place policière, en l’espace de trente-deux heures, fait froid dans le dos. Fallait-il pour autant se fixer sur Sangatte ? Quelques semaines après, autre voyage pour d’autres raisons à Marseille : et l’on y découvre que la gare Saint-Charles regorge de parachutistes et d’agents de « sécurité », tandis que plus bas, le long du port, hurlent et défilent à vitesse indue, et à tout bout de champ, les voitures de la police. Calais : un art d’écarter l’étranger que la France entière lui envie ? Qu’on se méfie, tout de même et partout [5].



Notes



[1] « La main gauche de l’Empire. Ordre et désordres de l’humanitaire », Multitudes, n°11.

[2] Le Camp de Sangatte a été créé par la Croix Rouge, avec l’appui des autorités, en septembre 1999 et en totale inconformité avec le droit commun, pour régler le dit « problème » des réfugiés kosovars et autres qui erraient dans les lieux publics du Calaisis ; l’appellation générique de « kosovar » est restée.

[3] Le 22/02/03, lors d’un débat sur l’asile à France-Culture, G. Cocquempot, maire-adjoint de Calais, interviendra sur « l’hospitalité des Calaisiens », à l’appui de sa thèse sur la nécessaire lutte contre les « faux réfugiés », et ne dira pas un mot des exactions policières qui ont suivi la fermeture du camp. On ne pouvait se départir de l’idée que, dans cette emphase comme dans ce silence, c’était de sa propre inhospitalité qu’il parlait. Sur l’espace libre-affichage de la Maison Pour Tous, les affiches de la conférence-débat avaient été recouvertes par le parti de la majorité municipale.

[4] ) G. Orwell, La Vache enragée, Gallimard, 1935.

[5] ) « Le quadrillage des villes et des lieux publics par des hommes en uniforme voire en tenue de combat et en armes se trouvera bientôt considéré comme un décor naturel », La Mouette Enragée, n°24, janvier 2003, p. 2.



publié dans Vacarme numéro 23 printemps 2003

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14 janvier 2003 2 14 /01 /janvier /2003 18:21

 

En décembre 2002, les négociations sur la nouvelle politique européenne en matière de pêche ont tourné à la foire d'empoigne entre les différents ministres européens. Deux camps : les " pro-pêche " : (France, Espagne, Portugal, Irlande, Italie, Grèce) et les "anti-pêche " (Allemagne, Suède, Norvège) se sont acharnés à défendre l’intérêt de leur secteur respectif.

Deux options d’une seule et même logique productiviste et dévastatrice -fermes d'élevage ou pêche industrielle- qui ne vise qu’à satisfaire l’ intérêt des marchands

 

 

Pêche intensive ...


 

     La pêche intensive telle qu’elle se pratique depuis des décennies a eu pour effet de mettre en danger les stocks de nombreuses espèces. Aujourd’hui, celles des grands fonds, peu connues car peu étudiées - aucun état initial des stocks n'a été établi - comme la Lingue, l’Empereur, le Beryx, ne sont plus épargnées. Les reproches faits aux pêcheurs par le commissaire européen Franz Fischler et les solutions qu'il propose se résument à l’application d’un “principe de précaution” nécessaire d’après lui au vu du flou scientifique dans lequel baigne le secteur halieutique (les pêcheurs ayant leurs scientifiques et les " anti-pêche " les leurs ... ). C’est aujourd’hui devenu une facilité pour les pouvoirs de tous poils que de se cacher derrière l’avis des scientifiques de tel laboratoire ou de son concurrent et ainsi d’évincer la question de fond. La question économique, sociale et écologique, en mot comme cent, la question politique.


 

ou élevage industriel ?

 

elevage.jpg

 

    L'élevage industriel de poissons, présenté comme une alternative respectueuse du milieu est loin d’en être une ne serait-ce qu’en terme de respect de l’équilibre biologique. En effet, ce type d'élevage nécessite de part sa nature même l'utilisation massive de produits issus de l’industrie chimique : antibiotiques, d'additifs alimentaires aux effets toujours mal connus etc... Par ailleurs, le recours à la sélection génétique aboutit à un appauvrissement dramatique du patrimoine des espèces d’élevage, mais aussi, de part la pollution (alevins " s'enfuyant ", matériel génétique (œufs, sperme) diffusé dans l'environnement) à une contamination des espèces sauvages situées à proximité des lieux d’élevage. Le phénomène est tel qu'en Europe, de nombreux saumons " sauvages " étudiés révèlent posséder d'importantes traces de gênes originaires de saumons d'élevage. Les effets à moyen et long terme sont peu voire pas connus et l'on peut craindre le pire. Ainsi, on a déjàconstaté, que la majorité des alevins des saumons sauvages sont à 65% des femelles. Ce phénomène inexpliqué à ce jour est constaté depuis une dizaine d'année à proximité de fermes d'élevage norvégiennes.

 

 

La même logique à l’œuvre.

 

     Derrière les fameux intérêts nationaux mis en avant par les médias européens, on constate qu’une fois encore, la logique du capital est la seule a prévaloir dans ces négociations.

 

Boulogne-sur-mer. Janvier 2003.

 

 

Encadré : Résumé des mesures prises par l’Union européenne.

 

Limitation des prises :

 

    Les prises autorisées de cabillaud seront réduites de 45 % à partir du 1er février 2003, au lieu des des 80 % préconisés par Bruxelles. Les quinze repoussent à la fin mars l’adoption d’un plan définitif de reconstitution des espèces pour une mise en application au 1er juillet.

 

Effort de pêche” :

 

    Dans l’immédiat, la prise en compte de “l’effort de pêche” - le temps passé en mer - ne s’appliquera qu’aux stocks de cabillaud de la mer du Nord, de l’Ouest de l’Ecosse, du Skagerrak/Kagerrat (au large du Danemark). Il ne touchera ni l’est de la Manche, ni la mer d’Irlande, concession aux marins irlandais et aux français de Boulogne-sur-mer.

 

Aides publiques :

 

     Des aides au renouvellement des bateaux pourront être octroyées jusqu’au 31 décembre 2004. Pour chaque navire neuf financé sur fonds publics, un ancien de capacité équivalente partira à la casse.

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14 mai 1999 5 14 /05 /mai /1999 14:50

 

Il est difficile d'affirmer que la situation de ce secteur s'améliore comme semble s'en convaincre une partie des responsables économiques locaux. Ces épiciers parlent de "modernisation de la filière". A l'évidence, les évolutions que rencontre actuellement la pêche confirment son ancrage dans la sphère marchande. L'exploitation des stocks et leur dégradation s'accentuent, les tonnages baissent mais les cours montent et la grande distribution impose de plus en plus sa loi. Une autre voie est-elle encore possible ?

 

 

De la baisse des prises à la hausse des prix

 

    

     Un simple retour en arrière de quelques années seulement suffit à cerner les principaux traits du problème. Si la pêche boulonnaise débarquait encore 113 000 T de poisson en 1978, ce ne sont plus que 65 000 t qui le seront en 1995 pour moins de 55 000 t. en 1998. Le chiffre d'affaire connaît pour sa part une croissance proportionnellement inverse, puisqu'il a quasiment doublé en vingt ans atteignant 615 millions de francs l'année passée contre 347 millions deux décennies plus tôt. Pour l'année 98, il a connu malgré une baisse tendancielle des tonnages une progression de 10 %. Ce paradoxe s'explique aisément par la spécialisation à laquelle recourent nombre de pêcheries ; la rareté de certaines espèces leur apporte une compensation financière que ne sont plus en mesure d'assurer les stocks traditionnellement surexploités.

 

debarquement_de_poissons_13.jpg 

 

    Cette évolution se traduit depuis quelques années par un déplacement des objectifs de pêche notamment de la pêche industrielle. Si aujourd'hui le hareng, le maquereau, l'églefin et le merlan jouent un rôle secondaire, c'est bien parce qu'on leur a trouvé des remplaçants de choix tels que l'empereur ou le grenadier, des espèces rares à forte valeur commerciale. Leur rareté a ainsi permis une hausse des cours de 24 %, de sorte que grâce à cette manne, la pêche hauturière réalise dorénavant 40 % de son chiffre d'affaire et 28 % de ses débarquements. Ce repli sur les espèces de grands fonds de l'ouest de l’Écosse offre au secteur un taux de profit acceptable voir en augmentation. Pour autant, il est difficile d'entrevoir au travers de ce choix autre chose qu'une issue à court terme sans perspective réelle. L’exploitation industrielle de ces d'espèces permet aujourd’hui d'engranger rapidement des profits mais le risque est inchangé pour les stocks qui n'attendrons pas cette fois plusieurs décennies avant de se tarir.

 

    Ajoutons à cela, une flotte industrielle boulonnaise qui atteint une moyenne d' âge honorable sans qu’aucun projet nouveau ne soit annoncé. "Les navires ont entre vingt et quarante ans et les armateurs n'envisagent pas de nouvelle construction". Le modèle productiviste vivrait-il ses dernières heures ? Le secteur a sans doute encore quelques années devant lui, et il serait hâtif de l'inhumer avant l'heure. Pour autant, le recours aux expédients commerciaux tel que l'annonce de l'état de la pêche avant retour semble dérisoire au regard de l'état des lieux. Certains sentent à l'évidence le vent tourner. J.M Legarrec, qui en parallèle à son activité locale se tourne ainsi vers les eaux africaines (voir encadré). Quant au secteur artisanal, qui avec ses 126 bateaux assure maintenant le gros des rentrées, il traverse également une passe difficile. En sept ans, la coopérative maritime d’ Etaples a vu baisser ses débarquements de 5 500 tonnes. Pour faire face à la situation, les commerciaux du secteur entendent privilégier la qualité en commercialisant des prises de choix à prix plus élevés et dorénavant labellisées.


 

L'impasse du marché

 

 

     La grande distribution entrée dans la partie, ne peut porter à elle seule la responsabilité du saccage de la ressource. Sans elle, le secteur connaîtrait d'identiques difficultés, mais le poids qu'elle acquiert depuis un passé proche dans la commercialisation des produits de la mer, rend plus lisible les raisons profondes de la crise . En moyenne, la consommation de poisson en France tourne autour de 25 kg par habitant, avec depuis les années 80 une tendance à la hausse de l'ordre de 27 %. Quand on sait que la grande distribution assure 63 % des ventes de ces denrées alimentaires, on comprend l'influence croissante qu'elle prend dans l’évolution du secteur. Certains groupes n'hésitent d'ailleurs pas à s'installer plus en amont de l'activité en devenant armateur ou mareyeur comme l’enseigne Intermarché par exemple. Leur objectif est de vendre aux meilleurs prix des volumes importants tout en réduisant les intermédiaires. Cette stratégie consiste à opérer un forcing auprès des coopératives afin qu'elles incitent les producteurs à fournir des produits de qualité en grande quantité, politique promotionnelle oblige. Naturellement, la grande distribution s' arroge d’autorité le pouvoir de fixer les prix... Même si certains y voient un moyen de s'assurer des contrats - il faut pouvoir présenter quelques gagnants- les relations restent tendues entre les parties. C’est ainsi qu’en 1994, au plus fort du mouvement des marins-pêcheurs, la grande distribution a fait les frais de leur mécontentement. Depuis, quelques tables rondes ont tenté de faire se rencontrer les deux parties, mais il faut bien le dire les relations restent tendues, et pour cause...

 

poissonGros

 

      Globalement, en monopolisant progressivement la commercialisation des produits, les grandes surfaces amplifient l'exploitation industrielle des fonds. Bruxelles en porte autant la responsabilité par son double discours. Si les instances européennes entendent dans un premier temps faire face à la raréfaction des espèces, c'est pour mieux laisser libre cours à des menées commerciales irresponsables. Cette trop fameuse exigence du marché a toujours présenté comme favorable ce qui l'était pour ses intérêts propres au détriment des ressources naturelles et des groupes humains . On pourrait d'ailleurs en tirer une comparaison aisée avec la crise qui frappe la petite paysannerie qui est aujourd'hui sacrifiée au profit des industriels de l’agro-business et leur base d’agriculteurs productivistes pensionnés par l'Europe.


 

Du problème des fonds au fond du problème

 

 

     Cela fait maintenant trente ans que l'activité rencontre des déséquilibres croissants ; l'alerte fut donnée dans les années 70 lorsque les stocks de la mer du Nord commencèrent à se tarir (2). Depuis, l'exploitation accrue des fonds sous l'effet conjugué de techniques et de moyens d'exploitation de plus en plus efficaces a provoqué une diminution du revenu moyen des producteurs et une réduction considérable de la ressource. Actuellement, les espèces de fond de 1'Atlantique Nord , longtemps les plus prisées, comme : la plie, la morue, le merlan, le cabillaud... connaissent une diminution de leurs prises de 4,5 millions de tonnes. A une autre échelle, ce sont 75 % des stocks classés par la FAO qui sont aujourd'hui surexploités ou épuisés. Concrètement, cela se traduit par une une baisse du nombre des individus, de leur longévité et de leur capacité de reproduction puisqu'ils sont toujours moins nombreux à en atteindre l'âge. Une logique qui va jusqu'à entraîner une modification des caractéristiques physiques de certaines espèces de la mer du Nord, comme la plie ou la morue, qui depuis 1920 ont connu une diminution de leur taille de l'ordre de 3 cm.


      Ajoutons à cela, que, les effets de cette politique ne se limitent pas aux stocks soumis aux pêcheries à des fins commerciales ; on sait que 30 à 50 % des prises n'intéressent pas les revendeurs, elles sont alors rejetées en mer; des rejets qui depuis longtemps ont des effets dévastateurs. De façon à conjurer la raréfaction des espèces, la réaction des exploitants fut de se doter d'outils toujours plus performants ; une fuite en avant à l’origine de l'endettement de nombre d'unités entraînées dans une spirale dont peu réussissent à s'extraire. On a donc affaire là à une crise qui frappe tant le milieu naturel que la sphère humaine et sociale. En cela, les enseignements que nous pouvons en tirer nous éclairent aujourd'hui sur la nature des défis à relever dans une période où le modèle capitaliste de développement reposant sur le productivisme craque de part en part.

 

 

Vers la rationalisation de l'exploitation

 

 

     La réponse de l’État en la matière ne laisse entrevoir aucune sortie écologique et sociale de la crise, tout au plus se contente-t-il de ménager la chèvre et le choux. La commission européenne, fidèle à son credo, propose dans sa "réforme des marchés de la pêche" de faire face à la raréfaction en adaptant principalement les captures aux besoins des marchés. Pour y parvenir, elle s'engage à verser des aides financières et incite les producteurs à conclure des accords avec les acheteurs avant les campagnes. Dans le même temps, Bruxelles envisage une réduction de la puissance des pêches par le renouvellement des unités et une modification du type de navire. A terme, on s'achemine vers la disparition des unités de pêche industrielle comme des canards boiteux de la flotte artisanale. En clair, on met sur pied une flotte semi-industrielle par le renouvellement et la réduction du nombre d'unités. Le Nord-Pas-de-Calais a ainsi obtenu la moitié des aides destinées au renouvellement des bateaux. S'il on ajoute à cela un arsenal juridique et économique passant par les quotas d'exploitation et notamment le contingentement des captures par le TAC (3), on peut en conclure qu'on s'achemine vers une rationalisation de l'exploitation des fonds. Néanmoins, cette adaptation recherchée de la capacité des pêcheries à l'état de la ressource ne constitue pas une garantie pour 1’avenir. Certains restent très prudents et s'interrogent sur un possible rétablissement des stocks malgré les mesures d'encadrement mises en place.

 

 

Quel avenir ?

 

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      Avec la ressource, ce sont aussi les structures sociales des ports qui sont touchées. La flotte artisanale boulonnaise a perdu 20 % de ses effectifs en 10 ans. L'avenir du secteur est incertain et les politiques d'adaptation et de limitation techniques montrent leurs limites. On ne peut alors envisager d'autre avenir pour la pêche que celui d'une nécessaire adéquation entre les intérêts des pêcheurs eux-mêmes et le respect des rythmes biologiques du milieu naturel. Nous savons maintenant que contrairement à ce que l'on a longtemps cru et que certains continuent de marteler, la ressource n'est pas inépuisable. Avant qu'il ne soit trop tard, il faut envisager la réorientation de la production vers la satisfaction de besoins alimentaires réels. C'est un choix politique, un choix de société en contradiction avec les intérêts du capital : industriels et commerçants qui modèlent jusqu’à nos comportements alimentaires. A un moment où le secteur rencontre des difficultés à recruter des jeunes voulant embarquer et pour cause... il faut peut être regarder du côté de ces paysans qui luttent pour re-développer un modèle d'agriculture respectueux du milieu naturel et du tissu social. Un modèle en rupture avec le productivisme et la concurrence.

 

 

Boulogne-sur-mer. Mai 1999.

 

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Encadré 1 : Les prédateurs occidentaux

 

      Depuis une vingtaine d'années, la pêche européenne se replie sur les eaux africaines pour répondre aux objectifs du marché. Après avoir mis en péril les fonds de l'Atlantique nord, ces pêcheries réitèrent leurs exploits sous couvert d’accords signés par l'intermédiaire de Bruxelles avec plus d’une quinzaine de pays africains. Si les pouvoirs en place y voient un moyen de faire rentrer des devises, ces accords commerciaux constituent un danger supplémentaire pour les population. A terme, c’est les priver d’une ressource alimentaire vitale et contribuer à la destruction de tout un secteur économique et artisanal indispensable. C’est une fois encore, sacrifier les intérêts de populations locales sur l’autel des intérêts du capital occidental.

      Le boulonnais Le Garrec mènerait campagne dans les riches eaux au large de la Namibie, information qui reste à confirmer puisque ce pays s’était jusqu’à aujourd’hui opposé à ces accords. A noter que certains États comme le Maroc ou la Mauritanie souhaitent maintenant y mettre un terme.

 

 

Encadré 2 : Les 35 heures dans la pêche

 

     L'application de la loi Aubry vient d'être précisée (circulaire n°463 du 4/3/1999) pour les entreprises de pêche maritime pratiquant la rémunération à la part. La RTT pour le personnel navigant passe par une réduction du nombre de jours d' embarquement, et une augmentation des jours de repos pris à terre. Le calcul de la durée du travail se fera sur la base du nombre de journées d'embarquement correspondant au nombre de jours de mer effectifs.

      La circulaire recommande par ailleurs aux entreprises de s'engager dans une nette amélioration des conditions de travail des marins salariés. Ces adaptations ont pour but de “diminuer la pénibilité du métier" et de le rendre "plus attractif pour les jeunes". Rappelons simplement que la pêche est le secteur d’activité où les accidents du travail sont les plus nombreux et les plus graves proportionnellement aux effectifs.

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11 novembre 1998 3 11 /11 /novembre /1998 16:01

 

Votre article dans la Mouette Enragée de juin 1998 sur le mouvement des chômeurs appelle, à mon sens, quelques commentaires et approfondissements. Chômeur, militant investi dans le collectif AC ! (celui de Lille), j'ai eu l'occasion de vivre de près les événements du mouvement des chômeurs de l'hiver dernier. Investi dans AC ! depuis trois ans, j'ai aussi un peu de mal à reconnaître la structure que vous décrivez dans l'article. Votre vision de AC ! est relativement proche de ce que j’ai pu en lire en général dans la presse libertaire comme le monde Libertaire, pendant ou après le mouvement des chômeurs.

AC ! serait somme toute une organisation bureaucratique, à l'image des syndicats traditionnels, et qui a joué sa propre partie dans le mouvement des chômeurs. Tel un bloc homogène, AC ! aurait ainsi décidé, à un moment, de lâcher le pied pour engranger les profits de lutte et pour préserver le gouvernement.

 

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A propos d'AC !, du fonctionnement local, au fonctionnement national.

 

    Votre point de vue découle selon moi, d'une fausse impression, renforcée par des clichés et une méconnaissance de la nature d'AC ! c'est pourquoi il me semble important de préciser le fonctionnement d'AC !

 

    Au niveau national, il convient d'abord de noter la faiblesse organisationnelle de AC ! peu de moyens (80.000 F de budget l'an dernier), pas de permanent. Les décisions y sont prises par deux instances et uniquement par celles-ci :

-  Les assises, qui se déroulent une fois par trimestre. Y sont discutées les décisions sur le fond, l'organisation et les grandes orientations. Dans AC !, chaque collectif est libre de s'engager selon ses moyens et ses capacités dans les campagnes nationales.

-   Les Coordinations nationales se réunissent une fois par mois environ. Elles prennent les décisions entre les assises, notamment les décisions plus concrètes.


    Enfin, au cours du mouvement des chômeurs, la coordination entre les collectifs était assurée par des conférences téléphoniques. Là, sur la base de propositions, de nouvelles actions étaient décidées. Ce fonctionnement assure, me semble-t-il, une certaine démocratie, même si elle n'est pas parfaite. Pas de sommet, pas de superstructure mais des décisions prises collectivement, par les collectifs de base eux même.

 

Les collectifs locaux.

 

    Ils sont révélateurs d'une volonté d'agir autrement. Sans vouloir dépeindre une situation idyllique, je peux décrire la manière de fonctionner d'un collectif local, celui de Lille. Le collectif fonctionne avec des assemblées régulières (une fois tous les 15 jours, ou plus si nécessaire) qui sont les organes de décision par rapport aux actions. Si, pour des modalités pratiques, nous avons opté pour un statut associatif, il convient de noter que le fonctionnement classique d'une association (bureau, présidence, trésorerie, etc ... ) n'a été gardé que pour la forme, au profit d'un fonctionnement plus démocratique : Commission finance pour la trésorerie, porte-parole et délégation tournants, décisions uniquement en AG... L’objectif est ici de rassembler au maximum, mais sur des bases claires et radicales. On retrouvera de fait des personnes très différentes : militants syndicalistes (CGT, CFDToppositionnelle, SUD), des chômeurs et précaires, militants de différentes sensibilités politiques (libertaires compris).

    Nos actions visent tous ceux qui de près ou de loin portent une responsabilité dans la dégradation du sort des chômeurs et des précaires. L'année 97/98 a vu ainsi le collectif AC ! mener des actions et des occupations visant aussi bien des ANPE, les ASSEDIC et l'UNEDIC, la DDTE, la SNCF, le siège du patronat mais aussi des responsables politiques (le PS, occupé par trois fois, dont deux avec les sans papiers, et une réunion publique de Philippe Vasseur interrompue). Notre action va aussi au delà du problème strict du chômage, pour s’intéresser à la question du revenu ou encore pour apporter notre soutien aux sans papiers de Lille.

 

 

A propos du mouvement des chômeurs

 

Il s'est déroulé en trois phases distinctes :

 

1) Le développement séparé : début décembre 1997, deux initiatives sont menées parallèlement. AC ! lance une semaine d’urgence sociale dont l'écho sera faible. Les comités de chômeurs C.G.T démarrent sur la prime de Noël. La convention UNEDIC ayant décidé de limiter les fonds sociaux dont elle a la charge. Les comités de chômeurs de Marseille rencontrent une réelle mobilisation dans leur action (la prime de Noël y était devenue une véritable institution). Dès lors, le mouvement démarre réellement, de même qu'à Arras. A ce moment là, il n’existe aucune passerelle entre association de chômeurs et CGT, hormis à Arras. Mais c'est là que vont se sceller, au départ les premiers rapprochements.

 

2) La médiatisation du mouvement (fin décembre à fin janvier). C'est une manifestation à Arras qui se termine par de légers dégâts (porte vitrée brisée à la préfecture d'Arras) qui va marquer la médiatisation du mouvement mais aussi sa radicalisation. Les revendications portent désormais sur la hausse des minima sociaux, un revenu pour les moins de 25 ans en plus de la prime de Noël. Le mouvement commence alors réellement à prendre de l’ampleur et à dépasser le simple cadre de la prime de Noël. Les collectifs AC sont largement présents un peu partout pour donner un second souffle au mouvement avec de nouvelles occupations (A Lille, nous occuperons une antenne ASSEDICle 5 janvier jour et nuit avant d'en être délogés le 7. Par la suite nous mèneront jusqu'à fin janvier deux à trois actions par semaines). Le 17 janvier marque l'apogée du mouvement. Les associations de chômeurs ont poussé à l'organisation de manifestations avec l’élargissement aux salariés malgré les réserves de la C.G.T. C'est un succès, sauf à Marseille...

 

3) La réponse du pouvoir: division et criminalisation. Le pouvoir va désormais, après une phase de dépassement. reprendre les choses en main : La préfecture des Bouches du Rhône dégonfle le mouvement à Marseille en cédant sur la question des primes (ce qui explique la faiblesse de la manif du 17 janvier à Marseille, alors que quelques jours encore avant, c'est l'endroit ou les manifs sont les plus importantes). Les ASSEDIC de Marseille et d'Arras sont évacuées par la Police, tandis que Jospin déclare qu'il veut "une société basée sur le travail et non sur l’assistance, après avoir laissé plané la possibilité pendant quelques jours de lâcher quelques concessions mineures... La C.G.T cherche désormais à lâcher le mouvement, mais ne tient pas à ce que celui-ci continue sans elle... Elle axe tout sur les 35 heures et tente d'aiguiller le mouvement dans cette direction. Il est assez clair également que la C.G.T cherche alors à se positionner en "leadership" sur la question des 35 heures, auprès de ses concurrents syndicaux. Plusieurs actions se terminent par des interpellations de militants (Cash Conventers notamment). A C ! est la seule des structures de chômeurs à s'impliquer dans la défense des inculpés. A Lille, nous serons largement partie prenante dans la campagne de soutien à Christophe FETAT(d'ailleurs adhérent à AC ! Lille). Enfin, les médias "squeezent" le mouvement. Du jour au lendemain, on ne parle plus du mouvement si ce n'est pour le dénigrer. Les journalistes ont été repris en main (pour ceux qui faisaient correctement leur travail) par les rédactions et on parlera désormais, dans les reportages de "commandos de chômeurs manipulés, et de dangereux activistes (dont certains à la C.N.T) Dans ce contexte, les collectifs AC ! ne vont pas lâcher prise (voir l'excellent 4 pages "la presse sous les occupations). A Lille, les actions se continuent (1 à 2 par semaine jusqu'au 7 mars), bien au delà du mois de janvier. Cependant, il est indéniable qu'à partir de la déclaration de Jospin, le mouvement a tendance, faute d'un écho national, à s'essouffler et à se dégonfler. Pour nombre d'entre nous, la fatigue se fait ressentir et l'élargissement du mouvement ayant été loupé.

 

Et aujourd’hui ?

 

    AC ! se place toujours dans une perspective de lutte. Avec beaucoup de sujets d'inquiétude en ce début d'année... Le principal est celui du travail forcé. Une idée qui a fait son chemin en Angleterre (avec le Work Fare) progresse ici : avec la tentative à Perpignan d'imposer un travail forcé aux RMIstes. Avec certains aspects de la loi contre l'exclusion (flicage et contrôle social des chômeurs). Avec un programme d'embauche de 800 agents de l'ANPEcet automne, chargés du suivi (et du contrôle) des chômeurs longue durée. L'objectif sera bien évidemment de forcer les chômeurs à accepter n'importe quel boulot. AC ! compte également relancer les actions pur ne pas rester sur la défensive. Pour cela, il est important de développer des passerelles, entre collectifs, autonomes ou pas, pour s'organiser, coordonner le mouvement... En espérant qu~il puisse reprendre de plus belle avant cet hiver...

 

Un militant AC ! Lille. Novembre 1998.

 

 

La réponse de la Mouette

 

    Tout d'abord, merci pour cette réaction. Il semblerait, une fois n'est pas coutume, que les différents articles sur le mouvement des chômeur/euses parus dans le n°17 de la Mouette aient appelé quelques commentaires. Vous n'êtes pas les seuls à nous adresser des objections ce qui est plutôt positif ! A première vue, nos analyses se recoupent sur pas mal de points : criminalisation et casse des mouvements sociaux par la gauche, généralisation du contrôle social, tentation du Workfare ...

 

    Venons-en à ce qui vous chagrine, c'est à dire selon vous, une critique à l'emporte pièce d'AC! (Agir contre le Chômage!). En premier lieu, il ne nous semble pas avoir présenté AC! comme une structure "bureaucratique", simplement parce que le terme ne s'y prête pas. Ce n'est certes pas un groupe homogène, mais pas moins un des multiples lieux où certains pensent encore recomposer la "vraie gauche".

 

    Pour cela, il est bon de rappeler d'où vient AC ! . Ce que l’on pense vous n’ignorez pas. C'est à l'origine un regroupement de personnes autour de la revue "Collectif", essentiellement, des syndicalistes oppositionnels à l'intérieur de la C.F.D.T ou la C.G.T.Ce que l'on appelle dans nos milieux "la gauche syndicale". Certains, partisans de renforcer l'opposition au sein même des centrales, d’autres favorables au développement de structures comme S.U.D.

 

    En fait, les mêmes débats qui traversaient et traversent encore la L.C.R mais aussi l'ex U.T.C.L.(I) ainsi que toute une partie de la nébuleuse gauchiste. Aux côtés des syndicalistes, pour certains des permanents, il est bon de le rappeler, on retrouvait aussi des universitaires qui travaillaient dans les labos de recherche en sciences sociales. Donc pour nombre d'entre eux, des cadres, aussi bien dans leur fonction syndicale, politique que sociale. Avec naturellement ce que cela implique au niveau des rapports sociaux.

 

    Alors bien sûr, ce sont là les initiateurs et depuis la structure AC! s'est étoffée, les débats se sont élargis. Il n'en demeure pas moins, que l'on ne peut véritablement assimiler AC ! à une structure horizontale et autonome, ou alors nous n'avons pas la même définition de la hiérarchie. Tous les débats préliminaires aux marches européennes en sont l'illustration. Ceci dit, il est vrai qu'il se passe et se dit des choses intéressantes dans les comités locaux d’ AC ! Et il est vrai aussi qu'on y retrouve parfois des libertaires. Tout cela nous ne l'avons jamais nié. Durant le mouvement de cet hiver, nos camarades, selon les situations auxquelles ils étaient confrontées ont favorisé l'émergence de collectifs autonomes de chômeurs/euses. C'est à dire, des regroupements ou l'assemblée générale est décisionnelle et dans laquelle, chaque individu membre d'un syndicat ou d'une association ne représente que lui même. C'est une pratique différente qui, on vous l'accorde, n'est pas exempte de contradictions.

 

    Alors, AC! "une structure bureaucratique à l'image des syndicats traditionnels" ? Un copain de la C.G.T. nous a également interpellé dans ce sens, nous reprochant de présenter de la même façon son syndicat. Ce que vous, dans votre courrier, vous notez également. Alors bien sûr, nous pourrions débattre de cela pendant des heures, mais il semble évident que nous n'utilisons pas les mêmes références pour apprécier la situation. Il y a des pratiques sur le terrain qui nous semblent plus intéressantes que d'autres. Et indépendamment de l'étiquette sous laquelle on se présente, la recomposition du tissu et du mouvement social nous semble la chose à privilégier. Que nombre de militants d'A.C en soit partie prenante, nous en sommes bien conscients.

En espérant vous avoir apporté une réponse satisfaisante. A bientôt dans les luttes.

 

Bien amicalement la Mouette

 

(1) U.T.C.L. Union des Travailleurs Communistes Libertaires devenue depuis Alternative Libertaire. Relativement proche dans ses options et ses analyses de la gauche de la gauche.

 

 

Boulogne-sur-mer. novembre 1998.

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1 novembre 1998 7 01 /11 /novembre /1998 15:22

 

Le mouvement des précaires et chômeurs apparu durant l'hiver dernier a marqué une nouvelle étape dans la recomposition du mouvement social. Il nous semblait donc important nous, c’est à dire le collectif "vivre autrement" de faire un bilan public et de confronter nos points de vues sur cette lutte avec les boulonnais. Cela fut fait au début du mois de juin dans la salle du C.C.A.S. Regroupement de circonstance, le collectif n'a depuis donné de suite réelle à ses activités. Le compte rendu qui suit n'est donc pas le fait direct du collectif, mais celui d'un membre de la Mouette ayant participé à ses activités.

 

     Rappelons d’abord la situation telle qu'elle se présentait il y a à peu près un an. Ici, c'est la C.G.T., qui, au travers de son comité de chômeurs est apparue comme le relais légitime de la lutte puisque, nulle autre association spécifique n'existe sur le terrain (1). Le comité de chômeurs CGT fut donc à l'initiative de plusieurs actions en direction de l'A.N.P.E, de l'antenne A.S.S.E.D.I.C. et de la C.A.F. Pour autant, il n'y eu pas de mouvement au sens véritable du terme. Comprenez, de prise en charge de la lutte par les intéressés eux-mêmes au travers d'assemblées générales souveraines, et dans lesquelles les associations et les syndicats ne constituent qu'une des composantes de ce mouvement. Il ne s'agit pas de minorer les actions entreprises par la C.G.T., mais simplement, la définition que nous donnons d'un mouvement est pour nous spécifique (2). Autre constat, et ceci explique cela, la mobilisation des chômeurs et précaires de la ville fut très faible au regard de la situation sociale locale. Cela mériterait que l'on s'y intéresse de plus près mais le temps nous manque, et la désertion de la lutte sociale n'est malheureusement pas circonscrite à ce champ précis...

 

Pourquoi et comment le collectif "Vivre Autrement"

 

     Il ne s'agissait pas, pour le collectif, de se substituer à un hypothétique mouvement mais de faire passer un point de vue, de nouer des contacts, bref de comprendre la situation politique et sociale du moment. Ce fut donc l'occasion pour des militants de la mouvance anticapitaliste et anti-autoritaire d'échanger leurs idées sur la place qu'occupent aujourd'hui dans notre vie, le travail et son corollaire, le chômage (3). Trois tracts furent rédigés collectivement et distribués aux portes de l'A.N.P.E, dans le centre ville, àla bourse du travail le premier mai, ainsi que sur le plateau du Chemin-vert. Les camarades de la C.N.T. de Dunkerque et Berck, qui participèrent à cette initiative, firent de même dans leur ville respective. Entre temps, quelques militants du collectif participaient à l'occupation d'une A.S.S.E.D.I.C. sur Lille, durant laquelle un de nos camarades se fit interpeller par la police. Il passa en procès au mois de juin et fut relaxé. Décidés à ne pas en rester là, nous avons organisé une rencontre publique afin de dresser le bilan de cette lutte.

 

Quand arrive l'heure du bilan...

 

     Pour l'occasion, nous avions décidé d’aborder les multiples questions qui se posent en donnant la parole à différents acteurs de la lutte. Devant une quarantaine de personnes un représentant du "Comité Autonome de Chômeurs d'Arras et d' Ailleurs" livra une description précise de la lutte menée sur la ville. Il évoqua les occupations, qui, si elles furent amplement médiatisées ne reflétaient que l'aspect le plus visible d’un travail de terrain mené de longue date par ce collectif. Plusieurs points essentiels furent débattus tels que 1 ‘extension et la popularisation de la lutte, mais aussi les difficultés que l'on rencontre afin de maintenir la participation et le contrôle de la base face aux tentations hégémoniques. On échangea également sur le rôle des associations et des comités proche de la gauche, ainsi que de la façon dont cette gauche s'y prend pour casser les mouvements sociaux. Les contacts établis par les camarades d'Arras avec le comité des sans papiers de Lille, ainsi que les manifestations de solidarité sur lesquels ils débouchèrent, permirent à certains chômeurs de prendre conscience des galères communes. Pour l'heure, le collectif arrageois continue ses activités (4).

     Ce fut ensuite le tour d'un membre du syndicat C.N.T. des sans-emplois de Béthune de retracer l'histoire de sa section. A l'origine adhérente à la C.G.T., elle décida de quitter la centrale de Viannet après s'être fait chasser du local qu'elle occupait. Il semblerait que pour l'heure ce soit la mairie de Béthune qui userait de pressions pour retirer son local aux cénétistes. En deuxième partie d'après midi, Christophe , qui venait de passer en procès quelques jours auparavant, nous apporta son témoignage sur la criminalisation du mouvement social. Depuis le retour des luttes et notamment celle du C.I.P. (5), les pouvoirs en place systématisent la répression. Le scénario est à chaque fois identique, casser le mouvement en criminalisant quelques personnes perçues comme des "meneurs". Les jugements souvent rendus de façon expéditive, sont en général assortis de peines de prison ferme, ou de lourdes amendes. Ce qui dans un premier temps désamorce tout soutien efficace et vise à court terme à décourager les acteurs du mouvement. A noter qu'un appel pour un "Réseau de solidarité face à la répression" a été lancé dans le courant du mois de juin. Toute personne qui désire en savoir plus, ou simplement prendre connaissance du contenu de cet appel, peut en faire la demande auprès du journal (6).

     En fin d'après midi, on ouvrit le débat sur la place du travail salarié dans la société capitaliste et les modalités de sa remise en question. De nombreuses pistes furent discutées, au nombre desquelles, la critique du productivisme, le mythe de la croissance ou encore l'utilité sociale du travail. Une façon de rappeler que cette société ne peut être aménagée comme semble l’entendre la gauche de la gauche.

 

Parce qu'il faut bien conclure.

 

    Des regrets bien sûr, l'absence remarquée des membres du comité de chômeurs de la C.G.T. qui étaient cordialement invités et à qui nous aurions volontiers laissé la parole. Ce n'est peut-être que partie remise... Mais surtout, les chômeurs, qui nous le savons, ont beaucoup à dire et comme celles et ceux que nous avons rencontré devant l'A.N.P.E. ou ailleurs, n'osent encore faire le pas.

 

    La Voix du Nord s’était déplacée pour l'occasion mais à la lecture de l'article qu’elle a consacré à ce bilan public, nous n'avons pas l'impression d’avoir participer au même débat. Voici l'article en question.

 

d-bat Mvt ch-meurs

 

    Enfin, la satisfaction d'avoir permis à celles et ceux qui luttent de confronter leurs expériences et ce dans un cadre collectif. Pour toute réaction, information, consultation des tracts rédigés par le collectif, vous pouvez écrire au "Collectif Vivre Autrement", B.P. 403, 62206 Boulogne/Mer Cedex.

 

 

Boulogne-sur-mer. Novembre 1998.

 

 

Notes

 

(1) L'ADEFOR (Association Droit pour l'Emploi, à la Formation, à l'Orientation et à la Réinsertion), comme nous l'avons précisé dans le n°17 de la Mouette n'est pas une structure de lutte.

(2) Un mouvement, se définit pour nous plus par les formes de luttes qu'il se donne que par le nombre de ses acteurs et la légitimité que le pouvoir et les médias lui reconnaissent.

(3) La Mouette Enragée/Organisation Communiste Libertaire, la Confédération Nationale du Travail, la Fédération Anarchiste.

(4) Fruit de la lutte, le local, auquel vous pouvez contacter le collectif arrageois porte le nom de "Nouvelle Commune" 82 rue Meaulens 62 000 Arras. Tel 03.21.51.42.16.

(5) Le smic-jeune de Balladur.

(6) A ce titre, nous conseillons de se procurer auprès du "Collectif d'aide aux manifestant/es interpellé/es" au 21 ter rue Voltaire, 75011 Paris, le guide du manifestant interpellé. Principes et conseils pratiques. Contre un timbre à 3,50 Francs.

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21 juin 1998 7 21 /06 /juin /1998 20:07

 

 A plusieurs reprises la comité local des chômeurs C.G.T. se trouva à l'initiative de diverses actions et autres manifestations de rues : barrage filtrant devant les ASSEDIC à St Martin-Boulogne, action à la C.A.F. Boulevard Clocheville, rencontres avec des responsables de la C.C.I. et du C.C.A.S. Pour avoir assisté ou participé de son côté à ces initiatives comme à d'autres en d'autres lieux, la Mouette saisit ici l'occasion de tirer quelques enseignements.

 

 Aux dires du directeur de l’antenne locale de l’ ANPE, Boulogne-sur-mer compterait 17 % de demandeurs d'emplois (1). Si on ajoute à ces chiffes les non-inscrits sous tous profils, nous arrivons plus sérieusement à un taux supérieur à 20 %. On peut donc s'interroger sur le pourquoi d'une si faible mobilisation locale en plein mouvement de chômeurs. Face à l' absence complète de mouvement comme à Calais ou à Dunkerque, on peut se féliciter de l'initiative syndicale mais l'occasion permettait pourtant de multiplier les initiatives et de lancer le débat dans bien des directions. C’est ce que nous ferons publiquement le 13 juin à partir de 15 heures dans la salle du C.C.A.S. de Boulogne-sur-Mer.

 

 

Les acteurs de la mobilisation

 

Soulignons d’abord l' absence de l'ADEFOR. Il est vrai, que cette association largement subventionnée, ressemble par trop à une amicale de dames patronnesses pour tenter de faire bouger un temps soit peu les choses. Proche de la C.F.D.T. elle assume son rôle de pompier social, affirmant avec une certaine candeur aux copines de la Mouette de passage dans ses locaux qu' A.C. ! (Agir contre le chômage) “est une organisation politique, des durs..."


Du côté de la C.G.T., c'est un peu différent. On a eu l'occasion de rencontrer des gens sympathiques et intéressants à la base (2). Mais il est clair que la stratégie du syndicat reste dans la forme comme sur le fond, celle d'une structure verticale qui compte nombre de relais au gouvernement. On s'interroge encore sur la réelle prise en charge du mouvement par les chômeurs eux-mêmes, quand ceux-ci se retrouvent à distribuer la propagande gouvernementale de leur syndicat sur les 35 heures... D'autre part, s’inviter au C.C.A.S. ou a la C.C.I., quand le jour même on ouvre sur la ville une nouvelle antenne ASSEDIC, c'est stratégiquement très fort... Pour l'anecdote, quelques membres de la Mouette y ont attendu à l'intérieur et à l'extérieur de l'édifice durant une partie de la matinée une très hypothétique arrivée de renforts (3).

 

Sur le fond des revendications, localement, rien de très original n'est apparu, comme ailleurs, l’accent a été mis sur le retour à l'emploi, la hausse des minima-sociaux, la prime de 3000 francs et les fameuses pour ne pas dire fumeuses 35 heures.

 

 

En ce qui nous concerne


Pour l'occasion, la Mouette et la Confédération Nationale du Travail (4) avaient décidé d'un commun accord de faire entendre un autre son de cloche. Nous avons essayé de prendre contact avec des chômeurs/euses au moment où le conflit était le plus médiatisé. Les réactions étaient timides, mais lorsque les gens se décident à parler, il apparaît clairement que la coupe est pleine. A plusieurs reprises, nous avons distribué nos tracts devantl'A.N.P.E.ou sur le marché de la place Vignon. Ils le furent également à Dunkerque et Berck par les camarades de la CNT. Il est toutefois difficile de bousculer les habitudes et l'isolement avec un discours qui ne fait sens que lorsqu'il est partagé avec une communauté en lutte.

 

tract.Mvt CHOM-2Tract diffusé par la Mouette et la CNT

 

 

Il nous est aussi apparu important de pointer le danger qui existe à séparer des conditions qui ne sont que celles qu'impose le système lui-même, de désamorcer le discours, qui depuis quelques années maintenant, présente aux yeux de l'opinion ceux qui se vendent à un patron comme des nantis. Pour nous, l'exploitation au travail comme la misère vécue par celles et ceux qui se raccrochent aux minima-sociaux n'est qu'une et même conséquence de l'exploitation capitaliste. Dans ce cas, l'alternative ne se situe pas dans un retour à l'emploi définitivement hors propos mais dans la remise en question du travail salarié lui-même. Ce qui ne signifie aucunement la fin de toute activité de production mais sa redéfinition et son partage en fonction des besoins définis par la collectivité elle même.

 

 

Et maintenant

 

A l'heure où nous tapons ces lignes, nous préparons un forum public qui se tiendra le samedi 13 juin dans la salle du C.C.A.S. de Boulogne-sur-mer. La Mouette Enragée, l’Organisation Communiste Libertaire, la Confédération Nationale du Travail/Côte d’Opale, la Fédération anarchiste/Côte d’Opale appellent au titre du collectif “Vivre Autrement” à venir débattre du mouvement des chômeurs avec une intervention du comité des privés d’emploi de la CNT de Béthune, de la criminalisation du mouvement social avec l’intervention d’un occupant d’une antenne ASSEDIC de Lille victime de la répression. Et enfin, du travail salarié et de sa remise en question par un camarade de l’OCL.

 

Boulogne-sur-mer. Juin 1998.

 

 

Notes

(1) Cette personne que nous avons rencontré personnellement l'année dernière ne semblait pas des plus précis sur le nombre réel de chômeurs que compte la ville.

(2) Pour ce qui est des "chefs" c'est une autre histoire... Ne t'inquiète pas Daniel, on ne te volera pas ton fond de commerce, on n'en veut pas. Et il ne faut pas toujours croire ce que l'on raconte sur les méchants manipulateurs anarchistes ...

(3) Bien sûr que c'est aux chômeurs/euses de déterminer les modalités de l'action, mais dans le cas présent, était-ce véritablement le cas ?

(4) La C.N.T. est une organisation syndicale qui se réclame du syndicalisme révolutionnaire et de 1’ anarchosyndicalisme. Elle se considère en France comme l'héritière de la C.G.T.S.R. ou de la C.N.T. espagnole. Elle est maintenant présente sur Boulogne et ses environs.

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6 juin 1998 6 06 /06 /juin /1998 19:49

 

Après la lutte des sans papiers et le mouvement de novembre-décembre 1995, l'action prolongée des chômeurs et précaires apporte une nouvelle pierre à la recomposition du mouvement social. Si l'on peut se réjouir du contenu de classe et de la radicalité dont il a été porteur, la vigilance s’impose afin de prévenir toute tentative de mise sous tutelle par les appareils de la gauche. Autre danger et non des moindre, la criminalisation de la lutte et de celles et ceux qui la portent : de multiples peines de prison, le plus souvent avec sursis ainsi que des amendes ont été distribuées à des chômeurs en lutte.

 

tract. Mvt. Ch-meurs-1.

A cette occasion, la Mouette Enragée a fait paraître des tracts

 

 Ce mouvement est apparu comme première sur la scène sociale, une flambée spontanée largement relayée par les médias. Les chômeurs habituellement évoqués sous la forme de la seule statistique se rendaient cette fois visibles et offensifs. Par ailleurs, on ne saurait ignorer les années d'actions ponctuelles menées aux quatre coins de l'hexagone par des collectifs locaux aux revendications et contenus souvent différents. Il nous semble pourtant raisonnable de relativiser l'ampleur de la mobilisation. Elle est restée et demeure en dessous des possibilités qu’offriraient un mouvement axé sur la question du travail, du chômage et de la précarité. Le gouvernement le sait et n’a pas hésité à tout mettre en œuvre pour d’abord freiner puis ensuite criminaliser une dynamique qui pouvait sinon l’emporter au moins sérieusement le mettre à mal. (1)

 

Ayant pris la mesure du danger, les socialistes, puis dans un deuxième temps les représentants des principaux groupes de chômeurs : C.G.T., A.C. ! , M.N.C.R , A.P.E.I.S. tous débordés tant par les revendications formulées que dans les formes que prirent les actions, ont rapidement tenu un double langage. (2) Le milliard et la matraque pour Jospin, la prime et les 35 h pour la C.G.T. , sans oublier du côté d'A.C. ! Aguiton, V.R.P. multicarte du gauchisme institutionnel, qui ne voulait surtout pas mettre le gouvernement en difficulté, voyant même dans ce mouvement une chance offerte à ce dernier ... Depuis le plus fort de la mobilisation en janvier, les choses ont évolué. Une redistribution des cartes s'est opérée et la lutte continue toujours, bien qu'elle ait quitté les feux de l'actualité.

 

Quand toujours plus de richesses = toujours plus de misère !

 

Une évidence s'impose, la misère a suivi une courbe ascendante et identique à celle des richesses produites dans ce pays. Durant les quinze dernières années, la richesse, fruit direct du travail rémunéré, a augmenté de 2000 francs par habitant et par mois. Dans le même temps, une fraction toujours plus grande de la population a connu une aggravation de ses conditions de vie. Ce paradoxe à lui seul apparaît comme déterminant dans les récentes humeurs sociales. Les revendications immédiates comme la hausse des minima traduisent la volonté des acteurs de s'opposer à la croissance quotidienne de la pauvreté. En 1970,on comptait 2,3 millions de bénéficiaires des minima sociaux, depuis le nombre des prestataires s’est accru de 43 % (3). Ce sont plus de 7 millions de personnes (dont nombre de salariés) qui vivent actuellement en dessous du seuil de pauvreté. A noter que, durant les quinze dernières années, le montant des minima a stagné. Dans ce climat, l'accumulation des scandales financiers tel le Crédit Lyonnais, les valses de la bourse ou la course à l'Euro, jouent à plein l'effet dissonant. Il n'en fallait pas plus en pleine période de Noël où l'hystérie consumériste bat son plein pour soulever la contradiction.

 

Le processus s’est enclenché à Marseille lorsque les comités de chômeurs C.G.T. ont revendiqué une prime de Noël. Puis ce fut au tour du collectif de chômeur(euse)s d'Arras de réclamer la hausse des minima en se lançant dans l'occupation de la caisse ASSEDIC (4). Ce ne fut alors que le début d'une longue suite.


 

Extrait SOIR 3 - 29/12/1997 (INA)

 

Vers un retour de la radicalité

 

A la différence d'une lutte se menant dans une boite, les chômeurs ne se battent pas sur un lieu défini, d'où la difficulté rencontrée à s'organiser lorsqu'on est isolé. Les occupations d' A.N.P.E. et d'ASSEDIC ont donc permis dans un premier temps, de fixer des endroits où les personnes qui voulaient lutter avaient la possibilité de se retrouver. C'est là que furent élaborées les modalités de l'action, menés les débats, multipliés les contacts à l'aide de tous les moyens de communication à disposition Ce fut également l'occasion pour nombre de personnes cassées et isolées de retrouver une place dans un espace collectif, de se ré-approprier pour un temps leur existence. Quand le pouvoir a eu compris que ces occupations permettaient un élargissement et une structuration du mouvement, il ordonna les évacuations, le plus souvent dans la violence. La fin des évacuations vit les comités réinvestir le plus souvent dans un laps de temps plus court, des lieux directement liés à la précarisation ou à la misère des personnes comme les centre E.D.F, les cabinets d'huissiers etc... Mais surtout, cette lutte a renoué avec des modes d'actions disparus de la scène sociale dans les années 80 : occupations ou déménagements de lieux symbolisant le pouvoir de l' argent, comme les Crédit Lyonnais, la Bourse de Commerce à Paris, les C.C.1... Réquisition de nourriture dans les supermarchés, prise de repas dans les restos de luxe, actions contre les magasins de crédit style Crazy Georges, Cash Conventer... Sans oublier les mairies ou les sièges du Parti Socialiste qui connurent la visite de chômeur(euse)s en colère. La ré-émergence de ces modes d'action n'est passée inaperçue aux yeux de personne. D'une part, ils témoignent d'un certain niveau de radicalité qui ne se contente plus de s'affirmer au travers du seul discours. Ensuite, pour une fraction des personnes qui luttent, l'action directe redevient le moyen de satisfaire -le plus souvent en partie- leurs revendications. C'est le cas des luttes pour le logement où l'occupation est le moyen le plus sûr de se loger dans l’ urgence mais aussi de porter sur la place publique les contradictions du système. Cela ne va pas sans appeler en retour, en fonction du niveau de contrôle exercé par les organisations légitimées par le pouvoir sur le mouvement, sa criminalisation et celle de ses acteurs.

 

 

La gauche dans le mouvement et au pouvoir, danger !

 

Etre au pouvoir et dans la rue est dorénavant possible. C'est avec une ubiquité manifeste que la gauche a donné le spectacle. Tantôt dans les occupations, les manifs, sous l'étiquette des Verts, du P.C.F., de la C.G.T. ou d'A.C... les représentants de la gauche plurielle se retrouvaient au coude à coude avec les chômeurs. Ce paradoxe apparent trouva son aboutissement dans un soutien à peine voilé au gouvernement lors des manifs précédant les élections régionales. Après la reconnaissance des principales organisations de chômeurs par Jospin, on assista à l’instrumentalisation rapide du mouvement. Le comité C.G.T. de Marseille, un des premiers à s'être engagé dans la lutte, rentra à la maison, tandis qu'aux quatre coins de l'hexagone, la centrale de Voinet s’empressa d’utiliser ses comités locaux afinr d’appuyer la loi sur les 35 h. En obtenant une place à la table des organismes de gestion, les quatre C.G.T., A.C. ! , M.N.C.P. et A.P. E. 1. S . vont jouer la carte du “donnant donnant”. La C.G.T. s’est ainsi imposée comme la référence syndicale face à F.O. et la C.F.D.T. (5), exclus de fait de cette lutte puisque gestionnaires avec le C.N.P.F. de l'UNEDIC.

 

En réponse aux pratiques verticales des associations et des syndicats, une "coordination autonome des collectifs de chômeurs, précaires et solidaires” s’est réunie en février à Nantes ainsi qu'en avril à Strasbourg. Elle regroupe des collectifs locaux qui entendent se structurer en réseau afin de garder le contrôle du contenu des revendications et de la forme de la mobilisation (assemblée générale souveraine). Ce regroupement a déjà lancé des actions communes, gageons que sa dynamique permette un rebond du mouvement ainsi que son élargissement ...

 

 

Du travail ! ... à la remise en cause de sa centralité

 

Le contenu des revendications illustre bien les lignes de partage qui traversent la lutte. Dans un premier temps, la revendication d'une revalorisation de 1500 F de tous les minima sociaux a opéré comme un catalyseur et permis de donner une unité au mouvement. Rapidement, la liste des revendications s'est allongée signifiant la nécessité de pouvoir vivre dignement même sans travail. Et c'est tout naturellement que, face à l'accumulation toujours plus grande de la richesse entre les mains de quelques uns, le partage du gâteau est revenu avec force dans les esprits et les discours. Mais certains mythes ont la vie dure et notamment celui du retour au plein emploi porté par la C.G.T. Les incantations sur le plein emploi n'ont jusqu'ici servi qu'à développer les petits boulots, la précarité et la flexibilité sous couvert de lutte contre le chômage. La période offre l'opportunité de renvoyer au travail salarié sa critique radicale. Et si elle rencontre toujours des difficultés à être entendue ou comprise, elle n’en demeure pas moins porteuse de sens.

 

Le temps est venu de s'interroger sur la place qu’occupe le travail dans notre vie. Que voulons nous produire et de quelle façon voulons nous le faire, pour quel coût social et écologique. Dans une société où la logique du profit façonne toujours plus les conduites, le dire et le faire, nous devons nous ré-approprier nos existences. Voulons nous réellement perdre notre vie à la gagner derrière une caisse de super-marché, dans une centrale nucléaire, une usine d'armement, pour un emploi-jeune sans avenir ? Il nous faut rompre avec une certaine logique, celle qui nous impose l'identification au poste que l'on nous impose dans la production, ou en nous en excluant, ce qui chez nombre d'entre nous ne génère que culpabilité et repli sur soi. Des collectifs de chômeurs et de précaires ont au delà des revendications immédiates qu’ils ont formulé, commencé à réfléchir à ces questions. A nous de creuser ces pistes car il y a autre chose à défendre que notre survie par des allocations de misère ou la mort lente au bureau et à l'usine !

 


Notes

(1) Depuis la lutte contre le C.I.P., il y a une volonté manifeste de la part de l'Etat de réprimer de façon expéditive les mouvements sociaux. La lutte des chômeurs a permis au pouvoir de réitérer la pratique en utilisant la violence et les actions en justice contre des militant(e)s ou des acteur(trice)s de ce mouvement. Nous reviendrons sur cette question ultérieurement.

A.C. ! est une organisation à l'origine mise sur pied par des syndicalistes (la fameuse gauche syndicale) et qui se retrouvent autour de la revue Collectif. La direction de cette structure vise à réactiver les schémas sociaux-démocrates de "la gauche de la gauche", toutefois, certains collectifs d'A.C. ! poussent la réflexion au delà.

Source "A Contre Courant" B. P. 2123 68060 Mulhouse Cedex.

(4) "le président de la C.F.D.T. des ASSEDIC d'Arras demande au tribunal l'expulsion en citant plusieurs noms. Une ordonnance sera rendue dans ce sens". in "le poing des sans" journal du mouvement des chômeurs d'Arras et d'ailleurs.

La participation des Assoc de chômeurs à la gestion des fonds qui leur sont alloués est très mal perçu par la C.F.D.T. Notat affirme que c'est aux syndicats que revient ce rôle.

 

 

Boulogne-sur-mer. Juin 1998.

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7 janvier 1998 3 07 /01 /janvier /1998 14:16

 

Avant toute chose, petit rappel de l'actualité du moment. Amorçé à la fin de l'année 1997, le mouvement des chômeurs ne s'essouffle pas avec les fêtes de fin d'année. Bien au contraire, les ASSEDIC sont occupées partout en France et les chômeurs ont passé le réveillon dans les agences occupées. Petit aperçu des JT de l'époque.


 

Extrait JT A2 20H - 31/12/1997

 

Violences policières contre les occupants des ASSEDIC du "Port de Lille”


Mercredi 7 janvier 1998, comme de nombreuses antennes lilloises, les ASSEDICdu quartier Port de Lille connaissent une occupation de locaux. Vers 16 heures une vingtaine de chômeurs, précaires et sympathisants investissent les lieux. Ils seront bientôt rejoints par des militants de la C.G.T. et d'A.C. Au bout d'une heure, une rumeur annonce l'intervention imminente des forces de police. C'est sans surprise que l'on voit alors arriver au pas de course une quarantaine de flics entrés dans l'édifice par une porte dérobée. Le responsable des ASSEDICdemande immédiatement à l'ensemble des occupants d'évacuer la place. Au moment où nous commençons à passer la porte de l’antenne, les flics s'en prennent sans raison aux derniers manifestants qui quittent les lieux. Trois personnes sont alors molestées et frappées après s'être fait jeter à terre. A notre connaissance, au moins une d'entre elles passera prochainement en procès pour “violence à agent".

Aussi scandaleux qu'il puisse apparaître, cet événement illustre le mépris dans lequel le pouvoir et sa police tiennent celles et ceux qui refusent la misère et l'injustice de ce système.

 

Des scènes similaires de répression ont lieu à Arras. Extrait SOIR 3 - 10/01/1998

 

 

 

Occupation de la CAF à Boulogne-sur-mer

 occup de la CAf

Article de la presse bourgeoise, la Voix du Nord

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